VEN 1er MARS 20H
durée estimée 1h
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LE DRAKKAR
tarif A
DANSE
dès 15 ans

4x100 mètres

CHORÉGRAPHIE CÉCILE LOYER
COMPAGNIE C.LOY
CRÉATION / COPRODUCTION DSN

 

De corps en corps.

Cécile Loyer a toujours, consciemment ou non, abordé la question de la transmission en tant que danseuse, chorégraphe, interprète. Cette fois, la filiation, l'héritage, la tradition sont les moteurs de cette prochaine création. Elle a enquêté, à Dieppe et ailleurs, a questionné des professionnels de la mémoire, comme les conservateurs, bibliothécaires, archivistes, des pêcheurs, des majorettes, des détenteurs de savoir-faire rares ou en voie de disparition… Elle a également rencontré des héritiers, volontaires ou réfractaires. Elle s'est aussi attachée à ceux qui ont besoin de se construire des filiations.

Elle composera, avec la complicité de l'écrivaine, comédienne et chanteuse Violaine Schwartz, une matière à transmettre, porteuse de tous ces témoignages, riche des gestes glanés. Que faut-il garder de notre vie comme témoignage de notre monde ? Que faut-il garder de notre monde comme témoignage de notre vie ?

4 x 100 mètres est conçue comme une course de relais, où le passage de témoin reste le geste le plus important.

Conception et interprétation Cécile Loyer, Violaine Schwartz. Scénographie Sallahdyn Khatir. Lumières Coralie Pacreau.

Production Compagnie C. Loy. Coproduction DSN – Dieppe Scène Nationale, Le Manège scène nationale de Reims. La Compagnie C.Loy est conventionnée avec la Région Centre-Val de Loire et bénéficie du soutien de la Drac Centre-Val de Loire au titre de l'aide à la structuration.

© photo : Géraldine Aresteanu

Site de la compagnie


De manière parfois oblique, mais insistante, selon des modalités et des approches diverses, la question de la transmission, de la filiation, de l'héritage familial ou culturel, de la tradition donc, traverse toutes les créations de Cécile Loyer – comme elle irrigue aussi son parcours de danseuse et de chorégraphe (1).
Dans la dramaturgie de ses pièces, elle apparaît dès son premier solo, Blanc en 2001, où Cécile Loyer envisage la filiation sous l'angle du féminin, en se confrontant directement à la figure de sa mère. Filiation encore, ou héritage, dans Ombres (2001) – où il s'agit cette fois de se souvenir de ceux qui nous constituent, ces ombres qui nous entourent, et où revient la figure maternelle.

Parmi d'autres exemples, plus récents, on pourra citer aussi Histoires vraies (2015) qui réunit deux danseurs contemporains français et deux danseurs traditionnels indiens, et dans laquelle c'est l'histoire de la danse, des danses – y compris dans leur capacité à se relier, à ouvrir des voies de transmission, de dialogue et d'échange, en l'occurrence ici entre bharata natyam et contemporain –, qui est mise en jeu. Ou encore L'Hippocampe mais l'hipoccampe (2014), dont le sujet est la mémoire justement, comme « fonction » cérébrale et au-delà, avec ses performances et ses manques, leurs causes et leurs effets.

La notion de transmission se manifeste aussi dans le jeu des reprises et citations, nombreuses et plus ou moins manifestes, qui caractérise l'écriture de Cécile Loyer. Blanc, par exemple, a fait l'objet en 2007, plutôt que d'une reprise, d'une relecture et d'une transposition avec Blanc (ou la mariée est un homme ce soir) – dans laquelle la chorégraphe a transmis sa première pièce à l'acteur Michaël Hallouin. Et Blanc revient à nouveau quatre plus tard, dans une séquence de Moments d'absence (2011), sous la forme d'une autocitation, portée cette fois par le danseur Éric Domeneghetty.

Héritage, filiation, transmission dans le contexte de l'histoire de la danse encore, ou de l'histoire des représentations du féminin, avec Cirque (2016) où, sous prétexte d'hommage à « quatre femmes remarquables » – l'astronaute Valentina Terechkova, la chanteuse de variétés Claudine Longet, la créatrice du kabuki Izumo no Okuni et la comtesse de Castiglione – et à leurs parcours singuliers, Cécile Loyer fait plusieurs références à sa famille (ses parents, ses soeurs, ses enfants) et multiplie les citations directes (Nancy Sinatra, Dalida) ou les impli-citations (Valeska Gert, Bando Tamasaburo, Pina Bausch, Anne Teresa de Keersmaeker, entre autres) d'autres « figures » du féminin, également « remarquables ». Cependant, le noyau dramaturgique de Cirque, avec le principe du « solo accompagné », est aussi une affaire de transmission : c'est l'idée selon laquelle une danseuse chorégraphe – appelons-la Cécile Loyer – serait cernée, progressivement « envahie » par ces quatre « héroïnes », qu'elle a certes choisies, mais qui exerceraient sur elle en retour, dans son corps sinon dans son esprit, leur pouvoir de « contamination ».

Enfin, la notion de transmission est également présente dans le langage chorégraphique de Cécile Loyer : parmi d'autres (car le motif y est disséminé sous des formes variées), la séquence dite de la « tempête » dans Une pièce manquante (2014) est, à cet égard, particulièrement éloquente puisqu'on y voit le mouvement se propager littéralement, se propager furieusement, de corps en corps, et des corps aux objets.

Prenant la mesure de la place qu'occupent dans ses pièces ces questions de transmission, d'héritage et de filiation, faisant le constat de leur caractère récurrent, Cécile Loyer décide d'y revenir avec 4 x 100 mètres. Mais en opérant cette fois un déplacement radical. Jusqu'à présent, en effet, c'est à travers son expérience personnelle qu'elle les a appréhendées, « avec mes mots » dit-elle, par le prisme de son corps : elle décide donc de modifier la perspective en s'intéressant cette fois au ressenti qu'en ont d'autres personnes, proches ou non. Et, en amont du travail de création proprement dit, elle entreprend une enquête au long cours, collectant les témoignages de membres de sa famille, de ces « professionnels de la mémoire » que sont les conservateurs, bibliothécaires ou archivistes, d'autres professionnels (pêcheurs, majorettes), détenteurs d'un savoir-faire parfois rare ou en voie de disparition, et qui s'efforcent eux aussi de le transmettre… Elle s'intéresse aussi aux « héritiers », volontaires ou involontaires, c'est-à-dire à ceux qui sont en situation de recevoir et qui se sentent pris dans les rets de la filiation, ploient sous le poids de leur héritage ou le revendiquent au contraire. À ceux qui, autrement dit, s'attachent à maintenir le fil là ou d'autres cherchent à le rompre. À ceux dont l'héritage surgit, resurgit et s'impose, presque malgré eux. Et puis à ceux qui, en position d'ascendant ou de descendant, s'inventent une filiation plus ou moins imaginaire, et voient dans cette fiction une ressource vitale.
Au-delà des récits de vie qu'elle recueille, ces histoires particulières ou familiales des personnes rencontrées, Cécile Loyer est particulièrement attentive à la manière dont chacune d'entre elles se positionne par rapport à ces questions. Et à la manière, surtout, dont elle exprime son point de vue. Essentiellement par des paroles, mais par des gestes aussi, qui trahissent la dimension affective de leurs propos, les émotions qu'ils mobilisent, c'est tout un nuancier qui apparaît, un arc de tensions entre souvenir et oubli, déni et reconnaissance, soumission et affirmation, opposition et lâcher-prise, empêchement, résistance et rupture.

Ce sont ces histoires qui vont constituer le matériau de base de 4 x 100 mètres, des mots que Cécile Loyer et Violaine Schwartz, écrivaine et actrice – avec qui elle a déjà collaboré sur L'Hippocampe… – vont réinvestir dans des situations, des dialogues, des monologues, des personnages de leur composition.

Et c'est alors seulement que commencera entre elles le travail de plateau.

Myriam Bloedé

(1) Á cet égard, on pourrait évoquer son apprentissage et sa pratique du butô (dont l'un des aspects con¬siste précisément à se relier à ses ascendants et à leur permettre de se manifester dans son propre corps), ainsi que la manière dont elle l'a incorporé dans son écriture.


J'ai toujours été à l'écoute des histoires, des « petites » histoires de la vie, de tout le monde, des histoires uniques mais qui ont en commun d'avoir existé ailleurs, dans d'autres corps et à d'autres époques.
Les histoires des autres me racontent mon histoire et les écouter, les regarder pour les mettre en corps, en scène, est ma façon de vivre et d'accepter mon héritage.
D'où viennent mes gestes ? Pourquoi mon corps se meut-il ainsi ?
Mon corps et ma danse sont une accumulation, la superposition d'expériences et de souvenirs plus ou moins directs, plus ou moins enfouis. C'est vrai pour nous tous, les corps racontent des histoires qui composent l'Histoire.
Depuis plusieurs mois, j'élargis cette recherche personnelle et la partage avec d'autres. Il y a ceux qui en ont fait leur métier et qui se vivent comme les gardiens de la mémoire, conservateurs des biens familiaux ou des racines de notre civilisation, passeurs acharnés mais aussi observateurs des nouvelles modalités de transmission. Je prends le temps de rencontrer ces personnes différentes, de m'entretenir avec elles, de recueillir leurs témoignages, à l'occasion de rencontres fortuites, ponctuelles, ou de rendez-vous réguliers.
J'ai eu envie de proposer à Violaine Schwartz, écrivaine, comédienne et chanteuse, de vivre cette aventure avec moi et de partager, une fois de plus, nos univers et nos disciplines.
Avec 4 x 100 mètres, nous chercherons à mettre en scène et en jeu l'endroit où les récits que j'ai entendus puis transmis à Violaine se raccordent et la manière dont cela circule dans les corps. Comment les corps transmettent et répètent indéfiniment les mêmes expressions et les mêmes gestes et comment cela passe d'une génération à l'autre.
Nous serons porteuses de notre propre histoire et de celles d'une multitude de personnes. De grands témoins en quelques sorte : réceptacles, interprètes, passeuses de liens communs, de traces communes et universelles.
Le 4x100 mètres est une course de relais. Individuelle et en équipe.
Le principe est de se passer le témoin.
Le coureur qui va recevoir le témoin prend son élan…


- On écrit relai ou relais ? je ne sais jamais.
- Peu importe, les deux sont corrects. Passe-moi les deux, je les prends, je prends tout.
Toutes les histoires que tu as archivées dans ta tête, sur le fait même de transmettre, transmets-les moi. Pour les avoir toujours à disposition. Transmission d'histoires sur la transmission.
Transmission gigognes.
C'est dans la boîte.
Toutes tes histoires :
Celle de celui qui veut tout garder, ça peut toujours servir et qui croule sous les épluchures d'oranges, les vieux journaux, les capsules de bouteille et les chaînes de vélo.
Celle de celui qui ne sait pas. Quoi garder ? Quoi jeter ? Et qui trie les objets du passé, dans une vieille maison de famille qui s'écroule.
Celle de celui qui a disparu sans laisser de traces, je ne l'ai pas trouvé, il faut l'imaginer.
Celle de celui dont c'est le métier de conserver, de traiter, de dépoussiérer, de numéroter, de ranger le passé pour le futur.
- et le maître de butô ?
- oui, tous les gens que tu as écoutés, les majorettes, les pêcheurs, les conservateurs, les archivistes, les vieux et les jeunes aussi, les marraines de tombes, les collectionneurs, toutes ces histoires que tu as recueillies ici et là, je les note, j'en fais des blocs, je les fixe en mots que je mets dans des dossiers que je mets dans mon disque dur que j'envoie à l'Imec pour plus tard.
- Qu'est-ce qu'on met dans la boîte ?
- Tous tes gestes, ceux qui t'échappent, ceux qui viennent d'ailleurs, de ton passé, d'un autre temps, d'un autre lieu, d'un autre corps, tous tes pas, je les écris, je les ordonne, je les classe, ça peut toujours servir.
- Mais qu'est-ce qu'il faut garder de notre vie comme témoignage de notre monde ?
- Qu'est-ce qu'il faut garder de notre monde comme témoignage de notre vie ?